HERVE – Evénements d’août 1914 – compte rendu de Gustave Somville (journaliste)

LA DESTRUCTION DE HERVE

C’est le matin du mardi 4 août que l’on annonça, à Herve, l’approche des Allemands, lis avaient, disait-on, passé la frontière à Baelen. De là, suivant la grand’route d’Aix-la-Chapelle à Liège, ils s’arrêtèrent à Battice.

A une heure et demie, les quatre premiers uhlans apparaissaient à l’entrée de la ville de Herve. Puis une première auto arriva au pont Malakoff. En passant, les officiers qui s’y trouvaient abattirent sans motif, d’un coup de revolver, un garçon de seize ans.

Bientôt, l’armée s’avança. Elle défila durant deux heures. Causant avec des habitants, un officier du 165e dit : « Nous venons de Magdebourg. Après deux jours et deux nuits de voyage, nous sommes arrivés hier soir à Lontzen » (à deux kilomètres de l’autre côté de la frontière). Il s’ensuit que, dès la veille de l’envoi de l’ultimatum à la Belgique (2 août à sept heures du soir), l’Allemagne dirigeait ses armées sur la frontière belge.

La population, très impressionnée, offrit des rafraîchissements et tout ce que les soldats désiraient. Ce régiment, 165e, qui fut, dans la suite, un des plus cruels, logea à Herve ; d’autres continuaient leur marche devant les forts de Liège.

Le major Bayer, accompagné de deux officiers et de quelques soldats, était descendu chez un des vicaires. Il se montra courtois, regrettant la guerre, se plaignant de son état de santé… Il exprimait ses appréhensions sur le sort réservé à la Belgique.

Entre huit et neuf heures du soir, le colonel le fait mander à l’hôtel de ville ; le major demande au prêtre de l’y accompagner. Là, ils trouvent le bourgmestre, M, Iserentant, entouré par les soldats et l’un ou l’autre notable. Le colonel paraît et, prenant des airs furibonds, il leur adresse en allemand une violente mercuriale. Le major la traduit en français : « Depuis notre entrée dans ce pays, on tire sur nos troupes. On l’a encore fait dans un coin de Herve. Les lois de la guerre autorisent des représailles : incendie, fusillade. Vous resterez nos prisonniers. »

Le bourgmestre s’étonne et proteste contre des accusations imprécises qu’il croit sans fondement. Toutefois, il offre d’avertir la population, ce qui est accepté.

Le colonel charge le bourgmestre et le vicaire de cette mission. Accompagnés du major Bayer et de six soldats, d’un clairon et d’un porte-lanterne, ils parcourent la ville. Jusqu’à une heure du matin, ils transmettent l’admonition et la menace aux habitants : la ville sera incendiée au moindre acte d’hostilité.

Evidemment, les habitants étaient à mille lieues de songer à une agression contre la force armée. Au reste, toutes les maisons étaient occupées par les troupes.

Malgré leurs protestations, le bourgmestre et le vicaire furent encore retenus. En traversant la ville, le premier était entré chez lui pour y prendre un vêtement et quelque nourriture. Des officiers supérieurs s’y trouvaient installés : ils expulsèrent grossièrement le magistrat. Les deux captifs durent ensuite guider les Allemands, qui voulaient acheter des chevaux. Ils se rendirent notamment chez un loueur de voitures, M. Roger; ils l’arrêtèrent comme espion français (sic), ainsi que sept autres Herviens, parce que certains de ceux-ci, d’une fenêtre de l’étage, avaient fait signe à des habitants effrayés qui fuyaient de se réfugier chez eux. C’étaient là des signaux pour l’ennemi…

A onze heures du soir, une partie des troupes avait reçu l’ordre de marcher sur les forts. A deux heures et demie de la nuit, le reste est appelé également. Au moment de partir, les soldats tirent des milliers de coups de fusil sur les maisons de Potiérue, de la rue de l’Hôtel-de-Ville et de la rue Jardon, c’est-à-dire sur les maisons mêmes où ils venaient de recevoir une large hospitalité. Pas le moindre incident n’avait provoqué cette fusillade. Une femme Halleux fut grièvement blessée dans son lit et un houilleur, nommé Jean Mathonnet, homme absolument inoffensif, ayant fait quelques pas dehors pour accompagner ses logeurs, fut blessé mortellement. Un prêtre vint le relever; il mourut dans ses bras.

Au reste, les Allemands n’avaient formulé aucune plainte.

Entre temps, la canonnade du fort de Fléron tonnait terriblement. La population, atterrée, se blottit dans les caves.

Le jeudi, l’on vit, sur la hauteur, brûler le village de Battice. Les nouvelles troupes qui traversaient la ville alléguaient que les gens avaient tiré : « Man hat geschossen. »

Dès lors, de sinistres pressentiments hantent les Herviens. Toute la journée, le bourgmestre Iserentant subit des interrogatoires et des menaces.

Ce fut le jeudi 6 que le premier crime d’incendie fut commis à Herve. Des soldats mirent le feu à une maison; les officiers demandèrent à des habitants d’attester par écrit que cet incendie était l’œuvre d’un obus venu du fort de Fléron !

Le matin du vendredi fut plus calme. Les troupes allemandes, brisées par les forts, revenaient en ville. L’on avait installé des ambulances pour leurs blessés au collège, à l’hospice, au couvent de la Miséricorde et chez les Sœurs de la Providence.

Dans l’après-midi, le bourgmestre et M. Cajot, échevin, sont conduits comme otages hors de la ville, à l’endroit dit « la Cour Lemaire », où se tenait l’état-major. Là, sous leurs yeux, on fusille cinq habitants de la route de Battice, tous gens parfaitement honnêtes et paisibles.

Ce quintuple assassinat, connu à Herve, augmente la terreur. Nombre d’habitants fuient la ville. Les autres subissent toute sorte de vexations. Toutes les portes doivent être tantôt fermées, tantôt ouvertes; les gens sont rangés contre les murs, les bras en l’air, sans cesse menacés de mort.

Enfin, cependant, des officiers annoncent qu’à la suite d’un armistice les troupes allemandes sont admises à poursuivre leur marche, à condition de passer à une certaine distance des forts. En conséquence, l’on ne sévirait plus contre la population; celle-ci pouvait être rassurée. Ils l’affirmèrent catégoriquement.

Au contraire, certains officiers, plus humains, s’étant intéressés aux habitants qui les avaient reçus, leur disaient confidentiellement : « Quittez la ville, le danger est extrême. »

C’était aussi le sentiment de cet officier, le comte de X…, qui, dans la soirée, reprocha à un infirmier (nous pouvons préciser) de laisser les blessés dans la ville : « Je comprends, dit l’infirmier,on va nous fusiller! — Oui a dit cela? — Vous êtes noble, fait l’infirmier, vous devez avoir une parole d’honneur, je vous la demande. »

L’officier, déconcerté, se trouble, puis détourne la tête en disant : « Pauvre Belgique!… Nous autres, nous ne connaissons que les ordres. »

Epouvanté, l’infirmier le supplie de faire prendre en pitié une population honnête et absolument innocente.

Dans la soirée, on chercha partout le général von Emmich ; on insinuait que les habitants l’avaient fait disparaître… On fouillait les maisons en annonçant les plus horribles représailles. Des habitants se préparèrent à mourir, se confessant ou faisant leur testament.

Le samedi 8 août fut une journée sinistre. Le matin, de nouvelles troupes : cavalerie, infanterie, artillerie, arrivent par la route d’Aix-la-Chapelle. Ces troupes, exaltées sans doute par les calomnies atroces que la presse allemande lançait systématiquement, envahissent toute la ville à la façon d’une horde de barbares, tirant des milliers de coups de feu et lançant des fusées incendiaires. En proie à une sorte de frénésie, les soudards font irruption dans les maisons, en arrachent les habitants, alignent femmes et enfants, les bras levés, le long des façades, emmènent les hommes. On n’entend que détonations et cris de terreur des femmes, à qui les bourreaux crachent à la figure et donnent des coups. Mme Hennaut, femme d’un médecin occupé à soigner les blessés allemands, est entraînée avec ses cinq enfants, injuriée, souffletée.

Des cadavres jonchent les rues. Les habitants qui peuvent s’échapper se terrent dans les caves. D’autres sont traqués à coups de feu. Un jeune homme nerveux et contrefait, M. R…, échappe à la mort en se blottissant dans un tombeau vide,au vieux cimetière. Il y resta de deux heures aprèsmidi à quatre heures du matin et dut alors quitter sa cachette parce que le vent y poussait des débris enflammés.

  1. Molinghen, aveugle, fut lié et abandonné ainsi sur le chemin. Il y avait aussi un aveugle dans la famille Selenne: c’était la femme. Son mari et son fils furent massacrés à côté d’elle. Les criminels volèrent ensuite les vaches de ces pauvres gens.

L’incendie et ces sévices furent principalement l’œuvre du 39e régiment d’infanterie de réserve.

Au milieu de cette effroyable scène, un prêtre monte vers les troupes. On refuse de l’entendre ; il se rend alors à l’hôpital, où un médecin militaire allemand souffrait d’appendicite. Le malade s’était levé et, par crainte d’être confondu dans un massacre, il avait revêtu son uniforme.

Ce prêtre, surnommé « le grand vicaire » et dont tout le monde nous a parlé, lui dit :

— Depuis quatre jours, nous soignons vos blessés, intervenez, de grâce !

 — Mais que faire ?

 — Sauvez au moins la population et faites qu’elle soit admise dans les établissements hospitaliers !

Le médecin allemand se laisse convaincre : il atteste par écrit, en triple copie, que les habitants de la ville de Herve ont traité les troupes avec bienveillance et il demande que ceux qui seront réfugiés dans cinq établissements dénommés aient la vie sauve.

Bientôt, cet écrit est exhibé à un officier qui passe à la tête d’une troupe de cavalerie : il hoche la tête et continue sa route.

Cependant le feldwebel Schlisser, du 39e, sur le serment qui lui est fait que personne n’a tiré, entreprend d’apaiser la tempête. Il obtient d’abord que les habitants puissent rester chez eux en sécurité.

Entre temps, une troupe de cavalerie survenant, le prêtre est apostrophé par le jeune officier freluquet qui marche en tête : ce garnement entre en fureur et hurle : « Il faut brûler toute la ville. Les habitants tirent même de leurs maisons en feu… Est-ce là ce que vous enseigne votre religion? »

Le prêtre, empoigné, est placé entre deux chevaux ; il est obligé de traverser la ville en courant devant toute la troupe, sans cesse en danger entre les chevaux épouvantés par les flammes. Les fusils sont braqués sur lui.

Soudain arrive une auto venant de la ligne des forts; sur un signe, la troupe s’arrête pour recevoir une communication. Le prêtre profite prestement de ce répit et s’esquive à travers les bâtiments de la Coopérative, qui flambaient.

Rentré en ville, il s’occupe de faire refluer la population vers les établissements hospitaliers. Mais au bout de la rue Jardon une troupe de fantassins l’arrête et l’emmène avec d’autres, destinés à être fusillés.

Cependant un officier sort du Couvent de la Miséricorde : « Il y a ici, dit-il au prêtre, nombre de blessés allemands ; voyez s’il se trouve parmi eux des catholiques. » Le prêtre entre. Deux soldats l’escortent, mais restent sur le seuil, baïonnette au canon. Après avoir constaté que tous les blessés sont des protestants, il se faufile par une porte du fond dans le couloir qui conduit au jardin et il passe les murs. Il veut se rendre chez le bourgmestre, resté en danger dans sa maison. Mais bientôt s’élève le cri : « Halt ! Handen hoch ! » Nouvelle arrestation par des soldats du 39e, occupés à incendier. Les fusils sont dirigés sur le captif. Passe une vieille femme nommée Wergifosse, qui, d’un air égaré, emporte des pièces de literie. « Malheureuse, n’allez pas de ce côté ; rendez-vous à l’hospice ! » lui crie le prêtre. En ce moment un craquement retentit ; c’est la corniche de la maison proche qui se détache avec fracas,lançant un tourbillon d’étincelles. Tandis que les soldats se garent vivement, le grand vicaire s’échappe pour la troisième fois.

Il court chez le bourgmestre, très menacé, le décide à se rendre à l’hospice avec sa famille ; puis, avec l’échevin Cajot, il va trouver les officiers et obtient l’autorisation de combattre l’incendie. Aidés de quelques hommes de bonne volonté, ils vont quérir les pompes à l’Hôtel de ville et parviennent à couper le feu rue Jardon et rue de la Station.

Cependant le danger ne fait que croître ; des coups de feu sont tirés sur les maisons. Le grand vicaire engage partout les habitants à le suivre. Les femmes et les enfants en avant, les hommes ensuite, la population descend vers les établissements hospitaliers qui, bientôt, sont bondés de monde.

Là c’était un encombrement indescriptible d’objets de toutes sortes et de gens dans la désolation. Les parties incendiées de la ville continuaient de flamber*

Durant toute la journée du samedi, les tueries marchent de pair avec l’incendie. Au milieu de ces scènes barbares, une femme Hendrickx se jette à genoux devant les Allemands en élevant un crucifix : ils la tuent. Rue Jardon, ils emmènent à ia mort un vieillard, un «innocent», et des jeunes gens de seize à treize ans !

Voici la liste des décès que l’on a pu constater dans la population de Herve. La majeure partie des habitants ayant fui, d’autres ayant été emmenés par les envahisseurs, il n’est pas possible de dire si cette liste est complète. Les âges sont approximatifs, les registres de population étant brûlés.

Lecloux Nicolas, 53 ans;

Lecloux, 24 ans, fils du précédent;

Lecloux, 21 ans, fils de Lecloux Nicolas ;

Lecloux Mlle , 51 ans ;

Dieu Louis, 6o ans;

Dieu, fils du précédent, 25 à 3o ans ;

Dechêne Jean, 55 ans ;

Dechêne Dieudonné , 28 ans, son fils ;

Lardinois Guillaume, 70 ans ;

Iserentant Léon, 65 ans;

Hendrickx Mme , 4o ans ;

Mathonet Jean,38 à4o ans ;

Simar Fernand, 3o ans ;

Pirotte Joseph, 36 ans ;

Winants, père;

Winants, fils, 27 ans ;

Christophe-Diet Mme , 47 ans;

Christophe Joséphine, 20 ans ;

Cabaudy, 18 ans

Cabaudy, 16 ans

Cabaudy

Demoulin Léon, 35 ans;

Marbaise Léon, 55 ans ;

Lahaye Victor, 35 ans ;

Fransen Jean, 42 ans;

Beyers Joseph, 43 ans ;

Beyers Pierre, 29 ans;

Grailet Joseph, 56 ans ;

Grailet Mme, sa femme, 5o ans ;

Lallemand Léonard, 27ans;

Toussaint Grégoire, 3o ans;

Deliége Albert-Joseph, 5o ans ;

Lejaer Dieudonné, 36 ans ;

Defooz Joseph, 5o ans;

Selenne-Blochons Nicolas, 70 ans ;

Selenne Joseph, 26 ans, son fis ;

Thonon ou Thomas Englebert, 70 ans;

Maassen Alois, 3o ans;

Liégeois Emile.

Enfin, à Ia cour Lemaire, sous Herve, furent fusillés cinq habitants de Battice : Habay, Thoumsin, Ridelle, Grétry, et un cinquième.

Par une triste fatalité, la plupart des victimes étaient des gens extrêmement honorables et aimés de la population. Aucun ne fut saisi dans des conditions suspectes : on les arrêtait au hasard, on les fusillait sans motif, parfois au milieu de leurs occupations; certains furent tués quand ils fuyaient leurs demeures en feu. Grailet et sa femme furent abattus alors qu’ils étaient occupés à traire leurs vaches; les deux Beyers,employés à la Coopérative agricole, avaient passé tout leur temps à livrer aux Allemands ce que ceux-ci désiraient : ils furent massacrés sans pitié. Chez Emile Liégeois, les Allemands sonnent à la porte en prononçant des paroles rassurantes ; il ouvre : on le tue, et sa sœur, aujourd’hui guérie, reçoit aussi une balle dans le corps. Mme Diet et sa fille furent trouvées asphyxiées dans leur cave ; plusieurs furent fusillés devant leur femme, leurs enfants ; Aloïs Maassen laissait cinq jeunes enfants ; un sixième est né après sa mort.

Iserentant et Lardinois, deux bons vieillards, avaient appris que, à La Bouxhe, sur la hauteur tout proche de Herve, les cadavres du fermier Degueldre et de sa fille gisaient dans la poussière, au milieu du chemin ; ils avaient eu la pensée charitable de porter là-bas deux cercueils : les Allemands les laissèrent faire d’abord, se bornant à ricaner; puis, quand les deux vieillards se mirent en devoir de transporter les corps à l’intérieur, on leur courut sus : l’un eut la tête fracassée à coups de crosse de fusil, l’autre fut presque décapité à coups de baïonnette.

Et entre temps, dans cette même journée du samedi 8, tous les hommes de La Bouxhe, à une ou deux exceptions près, et des familles entières étaient mis à mort. On trouvera plus loin la terrifiante histoire de ce massacre.

Le dimanche 9, l’incendie continuait de sévir à Herve. Des soldats le rallumaient de tous côtés. L’Hôtel de ville fut incendié avec tout ce qu’il contenait; les papiers, des registres officiels, les archives et le drapeau de 183o restèrent dans les flammes. Le feu sévit encore violemment durant la nuit du 9 au 10.

Cependant des affiches défendant le pillage sont apposées par ordre du commandant, comte de Bettendorf. Les soldats les lacèrent et les enlèvent. Ils défoncent à coups de pic le coffre-fort du Syndicat agricole. L’on avertit le commandant. « Je vous crois, dit-il, mais que faire? » Ayant tout permis, les jours précédents, on était devenu impuissant à rien empêcher.

Un général von Kluck ou von Gluck (est-ce le chef d’armée connu?) et son état-major viennent s’installer dans la villa de M. Philippart, la plus jolie habitation de Herve. Le duc de Sleswig-Holstein, beau-frère de l’empereur, est présent. On est dans la vérandah. Les otages se tiennent à l’entrée, Le duc se promène autour de la table à laquelle les officiers sont assis.

— Je suis, dit-il aux Herviens, parent de votre roi, et j’ai de bons amis dans votre pays. Mais si on a tiré sur notre armée, des représailles sont nécessaires… La résistance du fort de Fléron constitue, de la part du commandant, une barbarie inutile. Le commandant, peut-être, veut mourir en soldat ? Eh bien ! il mourra. Sacrifice inutile ! Qu’en pensez-vous? demande le prince à un membre du clergé.

— Je suis prêtre, répond celui-ci, et n’ai point de compétence; mais le commandant, lui, doit bien connaître son devoir.

— Et que pensez-vous de la Belgique, qui s’attire de tels malheurs?

 — Il s’agit de notre honneur national, prince, et mieux vaut périr tous que de le perdre.

— Beau sentiment, fait le prince, mais ce n’est que du sentiment.

Le général von Kluck ne prononce pas un mot.

Le lundi 10, les officiers proposent au juge de paix, M. de Franken, de se rendre en parlementaire aux forts de Fléron et d’Evegnée et d’inviter leurs défenseurs à se rendre. Le juge décline cette mission antipatriotique. Alors on le conduit en auto hors de la ville et, durant une heure et demie, on le fait assister au défilé continu des armées.

— Il en passe de toutes parts depuis des jours, lui dit-on, et il y en a encore jusque par de là  Aix-la-Chapelle.  Dites au moins cela aux commandants des forts, ils comprendront l’inutilité de leur résistance.

Les officiers le conduisent ensuite vers le fort d’Evegnée, en arborant des drapeaux blancs. Ils croisent une auto emportant un officier belge prisonnier. C’est, disent-ils, le commandant d’Evegnée.

L’auto se dirige alors sur le fort de Fléron. Le commandant du fort, le capitaine Mausin, se présente aux parlementaires. Les officiers allemands font dire au juge ce qu’il vient de voir. Entre temps, l’un d’eux examinant le fort, le commandant Mausin l’interpelle vivement et lui ordonne de tourner la tête. Les Allemands lui demandent quelle est, en présence des immenses forces d’invasion, sa réponse à l’invitation qui lui est adressée de se rendre.

— Ma réponse est catégorique, fait le commandant, c’est non! Messieurs, votre mission est terminée.

L’auto repart, et la canonnade reprend de plus belle. Le fort de Fléron fut criblé de bombes; il en reçut des milliers, mais il résista trois jours encore.

Le lundi, un grand nombre d’habitants de Herve se sauvent dans la direction de Verviers.

Le mardi 11, enterrement des victimes. Le général de Clermont prend le clergé comme otages. Le premier train allemand roule à huit heures du soir; le chemin de fer sert au transport en Allemagne des mobiliers volés à Herve. Les soldats pillent les caves et s’enivrent. A un endroit, on les voit verser de toutes sortes de vins : Bordeaux, Bourgogne, Champagne, dans un seau ; ils y puisent avec des jattes.

C’était justifier leur vieille réputation. La Fontaine a écrit :

J’aime mieux les Turcs en campagne

Que de voir nos vins de Champagne

Profanés par les Allemands :

Ces gens ont des hanaps trop grands,

Notre nectar veut d’autres verres.

La saoulerie est générale. Les Allemands ivres tirent des coups de feu dans toute la ville; ils tirent même les uns sur les autres.

Le mercredi 12 août, l’incendie reprend. Le pillage, commencé le dimanche, se généralise. Scène de sauvagerie indescriptible : tout convenait aux pillards, qui chargeaient meubles, vaisselle, linge, vêtements, à pleines autos, à pleins camions; ces véhicules couraient vers la frontière et revenaient charger encore. L’on chargeait par wagons à la gare. Des officiers éventrèrent les coffres-forts de l’hôtel de ville et de la poste.

Le 13, continuation du pillage et des scènes de violence. La terreur règne. Une demoiselle L… est prise de folie. D’autres personnes manifestent des troubles d’esprit.

Le 14, on voit des officiers en auto coopérer au sac de la ville. Incendie de l’habitation du bourgmestre; pillage, entre autres, chez l’échevin Cajot. Le sergent instructeur désigné plus haut tente en vain d’arrêter le brigandage.

Le 15, fête de l’Assomption, il n’y eut point de messe à l’église. Pillage au Rond-Point.

Le dimanche 16, le désordre était à son comble. Les soldats ivres buvaient à même les bouteilles de cognac; des disputes et des bagarres s’élevaient entre eux. Ils veulent fusiller des habitants, ils les relâchent, puis les reprennent. Des gens furent ainsi près dépérir de multiples fois, tels MM. Bonclin,Pierre Demoulin,etc. Chez M. Borboux, ancien pharmacien, oncle du député, ils volent de l’argent et des objets de toutes sortes, puis ils s’amusent notamment à coller les enveloppes à lettres pour les rendre inutilisables; ils font leurs ordures dans des vases de cheminée et dans des cache-pots.

Les habitants n’ayant plus de nourriture, les pillards enfouissent les viandes qu’ils ne peuvent consommer, plutôt que de leur en laisser; l’on en demande pour les malades de l’hospice : ils répondent par un refus brutal :

— Travaillez, disent-ils aux Herviens affamés, travaillez, gagnez votre vie !

Le 17, pillage encore. Un habitant, nommé Lechanteur, qui avait bien reçu des hussards, est lié par eux sur une table et, devant lui, toute la nuit, ils tarabustent sa femme.

Le 18, incendie de quatre maisons proches de la gare. Pillage, spécialement par le 159e régiment.

Le 19, passage de nouvelles troupes; on pille le bas de la ville.

Le 20, nouveaux régiments et continuation des vols et de la destruction. Les habitants sont contraints de déblayer les rues obstruées par les décombres, ce qui gêne la marche des troupes.

Le 21, sac et incendie de maisons au Thiége.

Le 21, des gens sans aveu, étrangers à la ville, se joignent aux pillards avec l’encouragement des soldats.

Le 23 et le 24, mêmes scènes de désordre.

Le 25, un nommé C…, de la localité, se saoule en compagnie des Allemands et leur procure des femmes de mauvaise vie. L’on pille toujours.

Après cette longue période de brigandages, dans toute la ville de Herve, on ne comptait pas cinquante maisons qui n’eussent été complètement pillées.

Plus de trois cents ont été détruites par le feu et ne présentent plus que des ruines affreuses, généralement les quatre murs extérieurs; puis, au dedans, un amoncellement de décombres mêlés de poutrelles tordues, de poêles, de lits en fer déformés, etc.

L’œuvre de destruction avait atteint des proportions incroyables. Il n’est pas une auto, pas une moto ou un vélo qui n’aient été volés. Toutes les caves étaient vidées. Dans les maisons non incendiées, après avoir expédié tout ce qui avait quelque valeur, les bandits lacéraient les images, les photographies, brisaient ou salissaient ignoblement ce qu’ils ne pouvaient emporter, mêlant les excréments aux pots de beurre, souillant de même les lits, les couvertures, etc. — Ne parlons pas d’autres attentats…

En divers endroits, il a pu être constaté que les vols étaient commis par des hommes ayant des connaissances techniques spéciales. Ainsi, le cabinet d’un médecin fut cambriolé avec une compétence évidente; tous les instruments de quelque valeur et les appareils nouveaux avaient fixé le choix du preneur; d’un thermo-cautère, par exemple, on n’avait enlevé que les pointes en platine. On a emporté jusqu’à des dentiers.

On expédia vers l’Allemagne cent quatre-vingts têtes de bétail et quantité de denrées.

En un même jour, les brigands chargèrent au chemin de fer cinq pianos. Dans les papeteries, les moindres objets ou bibelots leur convinrent.

Des officiers et des civils allemands ayant arrêté leurs autos devant un élégant magasin, on les vit sortir avec des brassées de cannes et de para, pluies. D’autres autos, devant les maisons particulières, chargeaient des paniers de vin, et en route pour la frontière !

Pendant ce pillage général, les Allemands se mirent au piano et dansèrent.

Quand on emmena le juge de paix à Battice, pour le faire assister au passage des troupes, on lui offrit du vin volé et, comme il refusait : « Oh ! lui dit un officier, ce n’est peut-être pas très délicat, mais enfin… »

« Dans un pays où il y a tant de bon vin, disait un général que l’on peut nommer, c’est bien le moins que nos soldats en prennent. »

Aussi ils ne s’en privaient pas. Ils s’enivraient, puis faisaient toutes les grossièretés imaginables; comme la saison était chaude, il en est qui se mettaient à nu et se livraient à force bouffonneries. Leur goinfrerie était illimitée. Un sous-lieutenant, secrétaire du commandant, buvait du matin au soir les meilleurs vins, puis, pour la nuit, se munissait de deux bouteilles de Porto. C’était un vrai phénomène.

Le commandant de place, officier de réserve, était un juge. « Pourquoi, disait-il aux otages, les Belges haïssaient-ils les Allemands ? » — « Si on vous a dit cela, répondit un otage, on vous a trompé. Dans le monde intellectuel, on était au contraire assez porté pour l’Allemagne, parce que là, croyait-on, régnait l’ordre; puis le gouvernement français, par ses actes contre la liberté et la religion, s’était aliéné bien des sympathies. Bref, nous n’avions donc aucune hostilité contre nos grands voisins de l’est et du sud. Au surplus, là n’est pas la question : si les Français avaient violé notre neutralité, les Belges se fussent, de même, comme un seul homme, levés contre eux. »

— Ah ! dit le juge-commandant, je ne croyais pas cela.

— Pour nous, Belges, ajouta l’otage, que les Français restent en France et les Allemands en Allemagne : tel était notre sentiment.

— Et, malheureusement, dit le juge, nous sommes chez vous…

– Oui, malheureusement.

Ajoutons qu’un capitaine allemand déclara que tout c epillage était une honte. Mais, hélas! Pour quelques honnêtes gens, combien d’ignobles gredins !

La petite ville de Herve, naguère prospère, fut ainsi, sans l’ombre de raison, livrée au vandalisme durant dix jours consécutifs. De tous les quartiers modernes, il ne reste que des ruines. Le vieux quartier, plus pauvre, a seul échappé à l’incendie, mais point au pillage. Les habitants sont dispersés ou ruinés. Sur 4-5oo, 3.ooo environ sont revenus, logeant les uns chez les autres et dans les établissements publics. En février et mars, i .5oo étaient tombés à la charge du comité de ravitaillement qui s’assemblait tous les jours durant des heures, se débattant contre des difficultés sans cesse renaissantes. Rendons hommage au dévouement de ces quelques hommes qui, sans acception de partis, ne font qu’un pour combattre la famine et soutenir ce pauvre peuple si durement éprouvé.

Les Allemands ne paraissent pas même comprendre le scandale de leurs violences et la honte de leurs lâchetés. A Herve comme ailleurs, ils se sont fait photographier au milieu des ruines et ont parfois obligé des habitants à poser avec eux.

Cependant, à la longue, l’opinion s’accréditait, chez les civils allemands venant excursionner en Belgique que la population était innocente. Dé.«! 84 VERS LIÈGE lors, la vue des horribles ruines qui se dressent de toutes parts devenait un perpétuel reproche. Aussi, en janvier, l’autorité militaire fit présenter à la ville un ordre signé : Dr Vollmer, par lequel il était enjoint aux propriétaires des immeubles sinistrés d’avoir à reconstruire ou à raser les murs et à remblayer. Un délai de quinze jours leur était imparti pour se décider, faute de quoi une société hollandaise se chargerait du travail en requérant une main-d’œuvre belge et s’attribuerait la propriété des matériaux.

Les Herviens haussèrent les épaules, dédaignant de répondre, et les choses en restèrent là. Oui ou non, ces envahisseurs sont-ils des barbares l .

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